L’INTERVIEW DU MOIS – LE PIRE DU MEILLEUR DU PIRE – AVRIL 18

23 avril 2018

AVRIL 2018 – BRUNO JUMINER – PHOTOGRAPHE

Photo : Bruno Juminer par Benoit Frenette

Ton pire souvenir de débutant ? 

« De base comme je suis un garçon optimiste, ça ne me vient pas spontanément . (il rit et réfléchit).

J’ai en tête, un des souvenirs qui pourrait être un des plus marquants de début de carrière. Ça faisait un mois que j’étais installé à New-York, quand j’ai eu un rdv avec le patron d’une agence qui gérait des grosses marques de catalogues. 
Il regarde mon dossier et me dit :  » whaou, that’s a very nice book … ». J’arrivais de Paris et mon dossier était plutôt à tendance underground, j’étais déjà soulagé que ça ne bloque pas le type. Je lui sourit en bredouillant un « merci » gêné, tout en me disant un peu fiérot que ce rdv commençait bien et puis il me dit :  « tu sais dans le business, on considère qu’il y a 2 types de photographes, les artistes et les pros ».
Artiste ? j’aimais de plus en plus ce gars. Je me préparais déjà à prendre une petite moue modeste, quand il a fini sa phrase :  « … Et les artistes, on n’en veut pas…».
Un peu soufflé je lui demande pourquoi, il me répond : « l’artiste fait la photo s’il la sent, alors que le pro, même en cas de coup dur, fait la photo. »

Il me dit : « écoute ! tu vas me photographier une petite robe, toute simple, qui vaut $99,90 et qui va passer en quart de page dans la presse quotidienne Middle America. Tu shootes la fille dans ton loft à coté d’une fenêtre, tu me fais une photo toute simple. Je ne veux pas de ton dossier qui est très bien, mais tu vois, je ne veux pas de ça ! Monsieur Avedon, Monsieur Watson, ainsi que Monsieur Penn travaillent pour moi. Chaque semaine des photos paraissent et tu ne sais absolument pas que c’est eux, car ils mettent leur talent au service de mes marques.» –  « Tu as bien compris ce que je t’ai dit hein ? » –  Moi :  « bien sur, évidemment, tu penses, une fille simple à coté d’une fenêtre, ça va !  »

Je fais ma photo et on reprend rendez-vous pour faire la sélection. Il regarde les tirages et me dit : « Hum hum, beautiful shot ! »  (« aie! le ton ne me plait pas »),  je lui réponds : « yes indeed » et là il me dit : « on a un problème par contre … Regarde la robe !  ». Je me lève et je me mets à coté de lui pour voir la robe et je lui dit :«  mais qu’est ce qu’elle a la robe? » – Lui : « il n’y a rien qui t’interpelle ?  » – Moi : « non je ne vois pas du tout! » –  Lui : « On dirait qu’elle vaut 499,99$ ». Je lui réponds : « it’s great, no ?!  » – Lui : « Non ce n’est pas great du tout ! La robe ne vaut que $ 99,90, donc la femme qui est prête à mettre 499,99$ dans une robe ne regardera pas le quart de page dans de la presse quotidienne et celle qui est prête à mettre 99$, va trouver la robe trop stylée pour l’usage qu’elle veut en faire. Donc, si j’utilise ta très jolie photo, je vais perdre de l’argent ! Tu sais ce qu’on va faire, je ne vais pas utiliser ta photo, on va te payer. On ne va pas retravailler ensemble avant un bon moment, mais par contre, je pense que ça se passera bien pour toi aux Etats-unis ».  Bruno rit et ajoute « Au moment ou je quitte la pièce, il me lance : « Un dernier conseil, Bruno ! Si tu veux devenir riche dans ce pays, assures toi que ton client s’enrichisse » 

Ça n’est pas vraiment un mauvais souvenir, mais plutôt le souvenir d’une  situation où tu es confronté à une logique tellement indiscutable que la seule chose qui te reste a faire c’est de dire « Oui, maintenant que tu le dis, tu as raison. ». Je t’avoue que je remercie encore ce type pour le cours particulier sur une partie du métier à laquelle je n’avais jamais pensé, qu’il venait de me donner. 


La meilleur exposition que tu aies vue à ce jour
?

« Helmut Newton au Grand Palais. A chaque image, je prenais une baffe. Il y a un truc bizarre qui fait que je trouve souvent que dans les expos, il y a une partie qui me plait et une autre qui m’indiffère.  Newton c’était la première fois où tout ce que je voyais faisait « bim, bam, bim bam.  » (il fait des gestes avec ses mains pour illustrer son propos)

Helmut Newton au Grand Palais

 

Qu’elle serait pour toi la meilleure façon de te décrire ?

« Hummmm » (il cherche plusieurs secondes), « il est génial!  » dit t-il en éclatant de rire.

Le pire cauchemar du photographe?

« Le pire cauchemar serait un shooting où il n’y aurait aucune osmose entre les intervenants sur un plateau et où tout partirait en sucette.

Genre, le coiffeur n’y arrive pas, le maquilleur a une mollesse, le mannequin est malade et n’a pas la pêche, ton boitier déconne, l’ordi fait son capricieux  et ton Directeur artistique désapprouve ce que tu proposes. Ça, ça ferait un beau cauchemar. »

Le pire endroit pour faire une photo d’après toi ?

« Je ne pense pas qu’il y ait de pire endroit pour faire une photo, il peut y avoir des pires moments, des situations qui ne s’y prêtent pas, mais de pires endroits non . « 

La meilleure photo que tu aies faite à ce jour d’après toi? 

« Plus que la meilleure photo, c’est plutôt la série qui m’a fait passer un cap. C’était en début de carrière, je vivais à new York et on faisait un sujet pour le magazine Jill avec Elisabeth Djian au stylisme. On a fait une série sur « les incroyables » qui est un mouvement Français du 18ème siècle. J’avais plusieurs mannequins, dont ma fiancée de l’époque et on a vraiment passé 2 jours assez exceptionnels. J’étais au « bout du plongeoir » et je n’avais plus qu’à me jeter à l’eau. Je suis allé chercher des photos que je n’avais jamais faites avant, avec une maitrise que je n’avais encore jamais connue, en fait je me suis vu passer un cap à ce moment là. Un truc exceptionnel et inhabituel avec une osmose entre les membres de l’équipe assez particulière »

La pire appréciation d’un professeur ?

« Je trouvais l’autorité professorale bien hostile à mon égard, du coup je m’étais blindé et je partais du principe que je relativisais de ce qui m’était dit » (il rit)

Ta meilleure note à l’école ?

« Ah ça m’a marqué complet ! C’était en seconde, j’étais un cancre fini. J’avais un prof de mathématique jeune et agréable et d’un seul coup j’ai eu de la sympathie pour le mec. Jusque là, les math ne m’avaient pas franchement passionné, j’étais plutôt une bulle sur le sujet ! Et ben à ma propre sidération, le premier trimestre je me tape un 15/20 de moyenne ! comme quoi, quand on apprécie les gens, on est capable de tout.» (il éclate de rire)

Qu’elle est la pire question que j’aurais pu te poser ?

« Je suis pantois … la pire question, hummmm, tu as la classique : Que pensez-vous des femmes ? ou encore : La femme c’est quoi la femme ? « 

Et la meilleure ? 

 » La femme c’est quoi la femme ?  » dit t-il en éclatant de rire .

Le pire qui puisse t’arriver en tant que photographe ?

« Perdre la vue »

Qu’est ce qui, depuis tes débuts, te semble être la meilleure innovation concernant la photographie ?

« Le numérique !  À partir de l’arrivée du numérique, la photo s’est rapprochée de la peinture à l’huile, alors qu’avant le processus était plus proche de l’aquarelle. Tu shootais et tu avais ou tu n’avais pas la photo. La peinture à l’huile, tu lances ta toile et le lendemain tu reviens dessus, la peinture est encore molle, tu peux continuer ton tableau. Avec le numérique, le processus de fabrication de la photo ne s’arrête pas à la fin de la prise de vues. Tu peux continuer à la travailler par la post prod. Bon, après il ne faut pas basculer dans la réfection de parquet et les trucs scrogneugneux, non plus, hein ! »

Qu’est ce que je peux te souhaiter de meilleur ? 

« D’être heureux ? »

 

Merci Bruno 

K@Ro’Online

Photos : Bruno Juminer